Mars est un mois de bascule. La lumière revient, les journées s’allongent perceptiblement et la terre, encore engourdie sous ses derniers froids, commence à frémir. Pour le jardinier familial, c’est à la fois l’un des mois les plus stimulants et l’un des plus délicats : entre les après-midis doux qui donnent envie de tout planter et les gelées nocturnes qui rappellent à l’ordre, il faut avancer avec méthode. Ce guide vous accompagne pas à pas dans les tâches prioritaires de mars, que vous débutiez au potager ou que vous y jardiniez depuis des années.
Lire le sol avant de le travailler
La première chose à faire en mars n’est pas de sortir ses outils, mais d’observer. Le sol sort de l’hiver : souvent tassé par les pluies et les éventuels gels, il peut être encore trop humide pour être travaillé sans dommage. Intervenir sur une terre détrempée, c’est compacter durablement ses pores et détruire la structure que les vers de terre ont patiemment construite depuis l’automne.
Le test le plus fiable est simple : prenez une poignée de terre et serrez-la dans la paume. Si elle forme un boudin compact et brillant, elle est trop humide — attendez quelques jours. Si elle s’effrite naturellement, vous pouvez commencer.
Ameublir sans retourner
Lorsque le sol est ressuyé, privilégiez les outils qui aèrent sans retourner les couches. La grelinette (à deux ou plusieurs dents courbées) permet de décompacter en profondeur tout en préservant la vie microbienne et les galeries des vers de terre. Cette approche donne de meilleurs résultats à long terme qu’un labour systématique qui enfouirait les organismes de surface dans un horizon anaérobie.
Un indicateur naturel à surveiller en parallèle : lorsque les adventices recommencent à pousser activement, c’est le signe que le sol a atteint 8 à 10 °C en surface, température à partir de laquelle la plupart des graines potagères peuvent commencer à germer.
Gérer les engrais verts
Si vous avez semé des engrais verts à l’automne — phacélie, moutarde blanche ou seigle — mars est le moment d’agir avant qu’ils ne montent en graines. Fauchez-les et incorporez-les superficiellement. Comptez au minimum six semaines entre leur incorporation et vos premiers semis en place : la décomposition de la matière fraîche consomme de l’azote dans un premier temps et peut perturber la levée des graines si ce délai n’est pas respecté.
Les semis sous abri : par quoi commencer ?
Mars est le mois de départ pour les légumes qui réclament une longue saison de croissance. Ces cultures ne peuvent pas attendre mai pour être semées en place : elles ont besoin de plusieurs semaines de développement à l’abri avant d’affronter l’extérieur.
Tomates, aubergines et poivrons : jouer sur la chaleur
Ces trois solanacées partagent une exigence commune : la chaleur constante au moment de la germination. Pour les tomates, la levée est optimale autour de 20 °C. Les aubergines et les piments sont plus exigeants encore : il faut maintenir une température comprise entre 22 et 26 °C pour obtenir une germination rapide et homogène. En dessous, les graines germent mal ou de façon très irrégulière.
Une fois les cotylédons apparus, la température peut redescendre légèrement, mais la luminosité doit rester maximale. Un plant qui manque de lumière dans ses premières semaines s’étiolé : il s’allonge excessivement, sa tige reste fine et fragile, et il ne récupère jamais complètement ce retard de vigueur.
Pour les aubergines, semez directement en alvéoles individuelles plutôt qu’en terrine collective : leurs racines supportent très mal d’être dérangées au repiquage, et cette précaution vous évitera des pertes lors du passage en godet.



Le cas particulier des poivrons
Les poivrons se déclinent en plusieurs types aux besoins légèrement différents. Les types carrés (California Wonder, Yolo Wonder) sont les plus exigeants thermiquement et les plus lents : comptez 80 à 90 jours entre le repiquage en pleine terre et la première récolte à maturité rouge. Les types allongés ou cornos (comme la corne de taureau, le Corno di Toro) sont généralement plus précoces de deux semaines et tolèrent un peu mieux les étés frais. Si votre région connaît des étés courts ou peu chauds, ces derniers sont plus adaptés.
Le repiquage des tomates : une technique qui change tout
Lorsque vos plantules de tomates ont développé leurs deux premières vraies feuilles (au-delà des cotylédons), c’est le bon moment pour les repiquer en godet individuel. La tomate a une particularité précieuse : elle émet des racines adventives sur toute la longueur de sa tige lorsqu’elle est enterrée. Au repiquage, n’hésitez donc pas à enfouir la tige jusqu’aux cotylédons, voire jusqu’aux premières vraies feuilles si le plant s’est légèrement étiolé. Le système racinaire sera d’autant plus développé, et le plant gagnera en vigueur et en résistance aux stress hydriques.
L’arrosage des semis : par le bas, pas par le haut
Pour les plateaux et godets de semis, la méthode d’arrosage influence directement la santé des plantules. L’arrosage par capillarité — en plaçant les plateaux dans un fond d’eau et en laissant le substrat s’imbiber par le bas pendant 20 à 30 minutes — est nettement préférable à l’arrosage en pluie fine par le dessus. Cette technique maintient la surface du terreau plus sèche, ce qui réduit considérablement le risque de fonte des semis.
La fonte des semis : comprendre pour prévenir
La fonte des semis (ou damping-off) est causée principalement par des champignons du sol comme Pythium spp. ou Fusarium spp. Elle se manifeste par un étranglement de la tige au niveau du sol, qui noircit et se couche brusquement alors que la plantule semblait en bonne santé. Les conditions favorables à ces pathogènes sont bien identifiées : excès d’humidité en surface, manque de ventilation, semis trop denses et substrat réutilisé d’une année sur l’autre. Pour la prévenir, utilisez toujours un terreau neuf pour les semis, aérez régulièrement l’espace de culture, évitez de sur-arroser et espacez suffisamment les graines.
Céleri-rave : le semis le plus délicat de mars
Le céleri-rave est l’un des légumes les plus longs à produire (160 à 180 jours entre le semis et la récolte), et il est impératif de le semer dès le début mars. Sa particularité technique : les graines de céleri sont photosensibles à la germination. Il ne faut pas les couvrir de terreau, mais simplement les poser en surface et les tasser légèrement pour un bon contact avec le substrat. Un simple film plastique maintenu quelques jours suffit à conserver l’humidité jusqu’à la levée. La germination prend 10 à 21 jours selon la température, idéalement entre 18 et 20 °C.
Poireaux et oignons depuis la graine
Mars est également la bonne période pour semer les poireaux d’automne et d’hiver en intérieur. Semés en terrine, ils seront repiqués en pleine terre vers juin, une fois que leur diamètre aura atteint celui d’un crayon. Les oignons depuis la graine — plutôt que depuis les bulbilles — donnent des plantes plus vigoureuses, moins sujettes à la montée à graine prématurée, et permettent d’accéder à des variétés introuvables sous forme de bulbilles.
Concombres et courgettes : attendre la mi-mars
Pour les cucurbitacées (courgettes, concombres, courges, melons), la fin du mois de mars convient si vous disposez d’un espace bien chauffé et lumineux. Ces plantes poussent rapidement et n’ont pas besoin d’autant de temps que les solanacées. Semées trop tôt, elles stagneront dans leurs pots en attendant de pouvoir sortir et risquent de s’étioler. Visez la mi-mars pour les courgettes, et réservez les courges volumineuses à la dernière semaine du mois.
Fèves et épinards : les semis directs de mars
Contrairement aux légumes précédents, les fèves et les épinards supportent le froid et peuvent être semés directement en pleine terre dès le début mars, dès que le sol est accessible. Les fèves germent à partir de 5 °C et apprécient même un léger coup de froid qui renforce leur système racinaire. Semez-les à 5 cm de profondeur, en rangs espacés de 40 cm. Les épinards germent à partir de 4 °C et montent rapidement à graines si les températures grimpent trop vite : profitez de mars pour les installer avant que les chaleurs de mai ne les pénalisent.



Planter les pommes de terre : entre tradition et technique
La Saint-Joseph (19 mars) est souvent citée comme date de plantation des pommes de terre. C’est un repère qui vaut pour les régions à climat tempéré, mais dans les zones plus froides ou exposées, fiez-vous plutôt à la température du sol : la plantation est envisageable lorsque le sol atteint régulièrement 8 à 10 °C à 10 cm de profondeur.
Le chitage : une étape que beaucoup sautent
Avant de planter, les tubercules doivent avoir été mis à « chiter », c’est-à-dire à pré-germer à la lumière. Ce processus dure idéalement quatre à six semaines, à une température comprise entre 10 et 15 °C, dans un endroit lumineux mais sans soleil direct. Les germes obtenus doivent être courts, trapus et verts ou violacés — c’est le signe qu’ils ont reçu suffisamment de lumière. Un tubercule chité correctement donne une levée plus rapide et avance la récolte de deux à trois semaines par rapport à un tubercule planté sans préparation.
Le buttage et ses limites réelles
Un point technique souvent mal compris : les tubercules de pomme de terre se forment dans les 30 premiers centimètres de sol situés au-dessus du plant. Au-delà, la formation de nouveaux tubercules devient anecdotique. La principale utilité du buttage est donc de protéger les tubercules superficiels du verdissement sous l’effet de la lumière, et d’offrir un sol meuble propice à leur grossissement — pas de multiplier indéfiniment la récolte en accumulant de la terre.
Protéger les jeunes plants sans investissement
Pour les laitues repiquées en pleine terre dès mars, les bidons d’eau de cinq litres transformés en cloches individuelles constituent une protection efficace. Il suffit de couper le fond du bidon et de le poser sur le plant, goulot ouvert pour assurer la ventilation. Sans aération, la condensation s’accumule et favorise les maladies fongiques. Avant de poser vos cloches, vérifiez soigneusement l’absence de limaces : dans ce microclimat chaud et humide, elles causeraient des dégâts rapides.
Les voiles de forçage (P17 ou P30) sont également utiles pour couvrir des rangées entières de semis directs comme les carottes, les épinards ou les radis, permettant de gagner plusieurs degrés et d’avancer les récoltes de deux à trois semaines.
Écoutez notre podcast audio « Que faire au potager au mois de mars »
Les arbres fruitiers : une taille mesurée avant le débourrement
Mars représente la dernière occasion sérieuse pour tailler les arbres fruitiers avant que la végétation ne reparte. La règle est simple : tailler avant le débourrement complet permet à la plaie de cicatriser rapidement. Pour les pommiers et poiriers, l’objectif est d’aérer la charpente centrale pour que la lumière atteigne l’ensemble du feuillage. Supprimez les branches qui se croisent, les gourmands et tout bois mort ou malade. Si les bourgeons sont déjà bien gonflés, limitez-vous aux coupes vraiment nécessaires. Terminez chaque intervention par un apport de compost mûr au pied des arbres, légèrement griffé en surface.
Choisir des tomates résistantes au mildiou
Pour ceux qui ont souffert du mildiou (Phytophthora infestans) lors des étés pluvieux, mars est le bon moment d’orienter ses choix de semences. Les gènes de résistance Ph2 et Ph3 sont les plus documentés à ce jour. Lorsqu’une variété les cumule, elle offre une résistance partielle mais réelle, y compris dans des conditions climatiques humides. Parmi les variétés hybrides qui ont fait leurs preuves, citons Mountain Magic (petits fruits ronds très savoureux, très productive), Iron Lady (gros fruits, résistance cumulée Ph2 + Ph3) et Fantasio (tomate ronde, bonne résistance en milieu humide). Pour les amateurs de variétés anciennes à graines reproductibles, Fantasio reste un bon compromis, même si aucune variété à pollinisation libre ne peut aujourd’hui rivaliser avec les hybrides sur ce terrain spécifique. La résistance génétique ne dispense pas des bonnes pratiques culturales : aération du feuillage, arrosage au pied plutôt que sur les feuilles, et suppression des feuilles basses restent des gestes qui font la différence.
Les radis : un semis direct à maîtriser
Le radis est l’un des premiers légumes à semer directement en mars. Sa réussite dépend de la profondeur de semis : 1 cm est la mesure exacte. Trop profond, le radis produit du feuillage au détriment de la racine ; trop en surface, la racine ne se forme pas correctement. Les altises, ces petits coléoptères sauteurs qui trouent les feuilles dès les premières chaleurs, détestent l’humidité : des arrosages fins et réguliers au pied des rangs réduisent sensiblement leur pression. Un voile de forçage fin posé à plat sur les rangées offre une protection complémentaire.



Ce qu’il faut retenir pour jardiner efficacement en mars
Mars se gère avec méthode et observation. La progression part toujours du sol — évaluer avant d’agir — pour aller vers les semis les plus exigeants en chaleur, puis les plantations et les soins aux structures existantes. La précipitation est souvent contre-productive : une terre travaillée trop tôt met des mois à récupérer sa structure, et des plants repiqués sans protection sous une météo capricieuse souffrent davantage qu’ils ne progressent.
La bonne posture en mars consiste à observer les signaux que donne le jardin lui-même — adventices, gonflement des bourgeons, texture du sol — pour agir au bon moment plutôt qu’au bon calendrier. Le potager familial récompense toujours ceux qui lui accordent de l’attention plutôt que de la précipitation.




